Hommes, femmes : enfin inégaux face aux risques professionnels

Publié le 12 janvier 2026 à 11:51

Hommes, femmes : enfin inégaux face aux risques professionnels

Pendant longtemps, l’évaluation des risques professionnels s’est voulue neutre, standardisée, universelle.
Un poste était un poste. Une tâche était une tâche. Un risque était un risque. Cette vision, rassurante en apparence, a pourtant montré ses limites. Car le travail réel n’est jamais neutre. Et les risques professionnels non plus.

A poste égal, les expositions, les contraintes physiques, la charge mentale, les marges de manœuvre, la reconnaissance ou encore les trajectoires professionnelles peuvent différer fortement selon le sexe, l’organisation du travail et les conditions d’exercice.
C’est précisément ce que met en lumière l’approche d’évaluation différenciée des risques, portée notamment par l’ANACT.

👉 Reconnaître ces différences, ce n’est pas renoncer à l’égalité.
C’est au contraire la condition pour mieux la construire.

 

1/ L’illusion de la neutralité dans l’évaluation des risques

Historiquement, le Document Unique d’Évaluation des Risques Professionnels (DUERP) a été pensé autour :

  • des postes,

  • des machines,

  • des dangers « visibles »,

  • et d’une approche majoritairement technique.

Cette logique a permis de structurer la prévention, mais elle a aussi produit un effet pervers :
gommer les différences d’exposition liées à l’organisation réelle du travail et aux parcours professionnels différenciés entre femmes et hommes.

Exemples fréquents :

  • des postes dits « légers » mais fortement répétitifs et contraignants,

  • une exposition accrue aux risques psychosociaux dans les métiers de la relation, du soin, de l’administratif,

  • une sous-estimation des TMS dans certains emplois majoritairement féminisés,

  • une invisibilisation de la charge mentale, du multitâche, des interruptions constantes.

Le risque existe bel et bien, mais il n’est pas toujours là où on l’attend

 

2/ Le travail réel, point de départ de toute prévention efficace

L’approche différenciée repose sur un principe simple mais fondamental :
👉 partir de l’activité réelle de travail, et non du travail prescrit.

Cela signifie observer :

  • ce que font réellement les salariés,

  • comment ils s’adaptent aux contraintes,

  • comment ils compensent les dysfonctionnements,

  • comment l’organisation du travail pèse différemment selon les situations.

Cette analyse fine met en évidence des écarts souvent invisibles dans les évaluations classiques :

  • contraintes posturales différentes,

  • intensité variable des sollicitations,

  • exposition émotionnelle accrue,

  • arbitrages permanents entre qualité, délai et charge de travail.

Ces écarts ne sont ni anecdotiques, ni secondaires :
ils structurent durablement les risques pour la santé.

 

3/ Les risques professionnels ont-ils un genre ?

La question peut déranger.
Et pourtant, les constats de terrain sont sans appel.

Sans jamais essentialiser, l’évaluation différenciée montre que :

  • les femmes sont plus exposées à certains TMS liés aux gestes répétitifs, à la station statique, au travail morcelé,

  • elles sont davantage confrontées à la charge mentale, aux tensions relationnelles, aux injonctions contradictoires,

  • les hommes sont plus exposés à certains risques physiques lourds ou accidentels, mais bénéficient parfois de marges de manœuvre plus importantes dans l’organisation du travail.

👉 Ce ne sont pas les personnes qui créent les risques,
👉 c’est l’organisation du travail qui les distribue différemment.

Reconnaître cela permet de sortir des oppositions stériles et d’entrer dans une prévention plus juste et plus efficace

 

4/ Une démarche structurée, intégrée au DUERP

L’évaluation différenciée des risques ne constitue pas un outil à part.
Elle s’inscrit pleinement dans le DUERP et dans les obligations réglementaires existantes.

La démarche repose sur plusieurs étapes clés :

  1. Cadrer la démarche (objectifs, acteurs, articulation avec le DUERP)

  2. Analyser l’activité réelle de travail

  3. Identifier les écarts d’exposition entre femmes et hommes

  4. Évaluer les risques en tenant compte de ces écarts

  5. Construire des actions de prévention adaptées

  6. Piloter, suivre et ajuster dans le temps

L’enjeu n’est pas de produire un document supplémentaire, mais :

  • d’enrichir l’analyse,

  • d’améliorer la pertinence des actions,

  • de renforcer la cohérence entre prévention, égalité professionnelle et QVCT.

 

5/ Prévenir autrement : de la technique à l’organisation

L’un des apports majeurs de cette approche est de déplacer le regard :

  • moins sur les individus,

  • davantage sur l’organisation du travail.

Les actions de prévention issues d’une évaluation différenciée sont souvent :

  • organisationnelles (répartition des tâches, charge de travail, priorités),

  • managériales (régulation, reconnaissance, marges de décision),

  • collectives (coopération, entraide, dialogue professionnel).

👉 La prévention primaire redevient centrale.
On agit sur les causes, pas uniquement sur les effets.

 

6/ Un levier puissant de dialogue social

L’évaluation différenciée des risques constitue également un formidable outil de dialogue social.

Pourquoi ?

  • parce qu’elle s’appuie sur des situations concrètes,

  • parce qu’elle donne la parole au travail réel,

  • parce qu’elle dépasse les postures idéologiques.

Pour les élus CSE et les membres de la CSSCT, elle permet :

  • d’objectiver les débats,

  • de dépasser les ressentis isolés,

  • de construire des priorités partagées.

Pour les directions et les RH, elle offre :

  • une vision plus fine des facteurs de risques,

  • des leviers d’action concrets,

  • une meilleure articulation entre prévention, performance et attractivité.

 

7/ L’égalité passe par la reconnaissance des différences

Parler d’inégalités face aux risques professionnels n’est ni une provocation ni une remise en cause du principe d’égalité.
C’est une condition de son effectivité.

Traiter tout le monde de la même manière face à des situations différentes,
c’est souvent produire… de l’injustice.

À l’inverse, reconnaître les différences d’exposition permet :

  • de mieux protéger la santé des salariés,

  • de renforcer la cohérence des politiques de prévention,

  • d’améliorer durablement la qualité de vie et des conditions de travail.

 

Conclusion : voir pour prévenir, prévenir pour durer

Hommes, femmes : enfin inégaux face aux risques professionnels.
Ce constat n’est pas un point d’arrivée, mais un point de départ.

Un point de départ vers :

  • une prévention plus fine,

  • un DUERP plus vivant,

  • un dialogue social plus mature,

  • une performance plus durable.

Car au fond, mieux regarder le travail tel qu’il est vraiment ; 

c’est déjà commencer à mieux le transformer. 

Pascal Pilat, 12 janvier 2026

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